Mensuel de l'EPFCL-France

 

Ouverture

Chères lectrices et chers lecteurs du Mensuel,

Oui, cette adresse, cette interpellation, est rédigée pour capter votre attention, vous faire signe, vous flatter, vous plaire, car que serait le Mensuel sans vous, les lecteurs, sans nous, les lecteurs ? Un texte ne naît texte, ne se nomme texte, que dans une situation de lecture.

Cette interpellation, dis-je, car la lecture, même silencieuse, même « dans la tête », est une affaire de voix. La lecture est un phénomène polyphonique, comme l’argumente le philosophe Peter Szendy dans un ouvrage récent titré Pouvoirs de la lecture. Je le cite : « Où toi, l’anagnoste, tu lis pour moi ce qui fut écrit par quelqu’un, elle ou lui – il y a au moins une voix supplémentaire qui, en principe, ne se laisse réduire à aucune des trois autres instances (je, tu, il ou elle). C’est la voix de l’impératif de lecture, celle qui énonce simplement : “lis 1 !” » La lecture serait donc une quadrangulation, voix du lecteur dédoublé, voix de l’auteur, voix de l’impératif de lecture, cette voix de l’impératif de lecture qui n’est jamais aussi bien présentifiée que dans une adresse de l’auteur au lecteur.

L’anagnoste est l’esclave lecteur des temps antiques, celui auquel le maître ordonnait de lui lire. Selon Peter Szendy, il persisterait en chaque lecteur sous la forme d’une voix intérieure, ce que le langage scientifique appelle une subvocalisation. L’anagnoste met en scène un sujet lecteur divisé « entre sa voix lisante et la voix du texte qui parle à travers lui 2 ». La lecture est donc une rencontre avec l’autre déjà tapi en soi. Un autre qui parle en soi, qu’on peut, avec un peu d’attention, entendre et, parfois, lire en soi.

Qu’est-ce qui dit qu’un sujet est un lecteur ? Lacan pose la question, dans le séminaire Les Psychoses, de façon subtilement différente : « Qu’est-ce que vous appelez lecture ? », ou dit encore autrement : « Quand êtes-vous bien sûrs que vous lisez ? » Car on peut être en situation de non-lecture, et Lacan en repère trois occurrences 3. On peut, dans un rêve, rêver qu’on lit, mais on ne lit pas, et on serait bien en peine de restituer la correspondance avec le signifiant dont il s’agirait. On peut faire semblant de lire, et Lacan rapporte une anecdote personnelle, issue d’un de ses voyages, où il observe un monsieur qui tient un papier à l’envers et fait semblant de le lire. Même ainsi, cependant, ce monsieur réussit à lire quelque chose. On peut donc lire sans savoir ou avoir le pouvoir de lire. La troisième situation de non- lecture est celle où le lecteur sait par cœur ce que contient le texte. On lit souvent ce qu’on sait déjà, remarque Lacan, on reste ainsi dans les fron- tières de ce qui a déjà été écrit, déjà été dit. Or, la lecture n’est pas de la redite. Lire, ce n’est pas répéter ce qui est écrit. La lecture est une forme d’invention du texte.

C’est à quoi vous invite le Mensuel.

Natacha Vellut

Pdf du Mensuel

Sommaire

Séminaire École
J. Lacan, « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits »

D'un pôle à l'autre

Journées nationales de l'EPFCL-France 2022
« Qu’est-ce qu’on paye en psychanalyse ? »
Après-midis des cartels éphémères

Littérature et psychanalyse

Brèves

IIIe Convention européenne de l’IF-EPFCL
Madrid, 14-16 juillet 2023
Journées de l’IF : L’éthique de la singularité
Prélude

Bulletin d'abonnement
Anciens numéros

  • 1. P. Szendy, Pouvoirs de la lecture. De Platon au livre électronique, Paris, La Découverte, 2022, p. 40-41.
  • 2. Ibid., p. 50.
  • 3. J. Lacan, Le Séminaire, Livre III, Les Psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 234-235.