Mensuel 050 - Mars 2010

Introduction

Irène Tu Ton

« Ah, quelle communauté extraordinaire nous formerions si chacun de nous pouvait rire de ce qui le blesse ! Il me semble que c’est vers cet horizon que la passe pourrait nous orienter, si cela était possible. »

Si ce propos de Bernard Nominé prête à sourire car nous nous sentons d’emblée concernés, il n’en est pas moins à considérer sérieusement. Il est tiré d’un des premiers exposés prononcés dans le cadre du séminaire École de cette année 2009-2010, qui a pour objet « Le réel dans la cure, ses incidences dans la passe et l’École ». Nous allons le découvrir dans ce numéro du Mensuel ainsi que deux autres, de Marc Strauss et de Michel Bousseyroux.

Marc Strauss introduit le thème choisi en proposant de se faire « le passeur » des journées de la Première Rencontre internationale de l’EPFCL, qui ont eu lieu à Buenos Aires les 28 et 29 août 2009. Le passeur « de ce qui s’y est élaboré [...] mais pas seulement », de ce qui lui est apparu « comme les points vifs [...] de notre communauté, et par là [pour] les relancer à la réflexion ». Ces points, quels sont- ils ? Ils concernent « l’inconscient réel », concept lacanien (développé par Colette Soler dans son récent ouvrage intitulé Lacan, l’inconscient réinventé) qui ouvre sur des questions majeures telles qu’« un savoir qui fait trou dans le savoir... un savoir-faire avec la jouissance qui est la signature insue de chacun dans ce qui fait sa singularité ». Et aussi « l’inconscient réel [...] nous laisse sans amitié aucune, dans une singularité à soi-même [...] ce soi ne nous fait pas un toit ».

Dans cette logique, une École qui ne soit pas « une maison », mais, comme à Buenos Aires, une « communauté de ceux qui se demandent comment ils font communauté », c’est-à-dire qui inter- rogent « l’impossible à dire ce qu’est l’expérience ».

Dans son abord du réel, Bernard Nominé part de la formule de Lacan « Plus on est de saints, plus on rit », pour mettre en tension la position du saint, celle du fou et celle de l’analyste. Si le saint et le fou sont dans des positions proches quant à la vérité, c’est à « débarrasser [le saint] de sa version religieuse » que Lacan peut le proposer comme « modèle pour la fonction de l’analyste ». Il s’inspire ici de L’Homme de cour de Baltazar Gracián, où ce dernier traite de la sainteté en termes de laïcité et non de religion. Bernard Nominé fait équivaloir ce renoncement au religieux chez le saint à « la chute d’une identification idéale et l’émergence d’une position de jouissance spécifique qu’elle occultait », dans les témoignages de la passe qui l’ont convaincu.

Michel Bousseyroux analyse le concept de réel à travers différents temps de l’enseignement de Lacan. Il en donne une approche logique, puis topologique et enfin poématique.

Les textes qui suivent, bien que ne s’inscrivant pas dans le cadre du séminaire École, traitent également du réel. Éliane Pamart décrit trois modes d’identification qui selon Freud « sont à l’origine de la constitution de chaque sujet ». Elle les distingue de l’identification au symptôme, qui pour Lacan signe la fin de l’analyse. Elle interroge le statut de l’acte analytique à la fin de la cure, dans le contrôle, ainsi que dans le dispositif de la passe.

Sous la rubrique « Réseau, enfants et psychanalyse », Armando Cote présente une analyse très fine d’enfants ayant vécu des trau- matismes, des expériences hors du commun. Afin d’étayer son pro- pos, il s’appuie également sur le récit autobiographique du psycha- nalyste et écrivain Philippe Grimbert. Il souligne comment, pour ces enfants, le jeu, « les fictions, les fantaisies, [...] rendent compte de l’inconscient réel, c’est-à-dire d’un impossible à dire et à voir qui n’a pas de sens mais peuple notre quotidien ». Selon lui, la fiction « produit un tour de force » consistant à « tirer une partie de jouissance, du plaisir, là où il n’y en avait pas ».

Enfin, dans sa réflexion sur les « Petits riens », Claude Léger nous invite sous la verrière du Grand Palais, à cheminer dans l’ex- position de Christian Boltanski, intitulée Personnes, que ce dernier a souhaitée à l’image de l’enfer de Dante. N’avons-nous pas là une autre version du réel ?

Sommaire

Irène Tu Ton : Introduction

Séminaire École 2009-2010 : Le réel dans la cure, ses incidences dans la passe et l’École
Marc Strauss : Après Buenos Aires
Bernard Nominé : Plus on est de saints, plus on rit
Michel Bousseyroux : Du mathème au poème, quel réel ?

REP : Réseau enfants et psychanalyse
Armando Cote : La fiction ou la vie

Autres textes
Éliane Pamart : Les identifications chez Freud avec la lecture de Lacan 

Chronique
Claude Léger : Petits riens