Séminaire École – Des « péchés » lacaniens ? – « L’envie »
« L’envie »
Avec Cathy BARNIER, Christophe CHARLES, Anthony GRIECO et Brigitte HATAT.
Thème de l’année : Des « péchés » lacaniens ?
« Là où est le langage, il n’est nul besoin de chercher une référence dans une entité spirituelle. »
Jacques Lacan – 15.11.1967
La notion de péchés capitaux naît dans le christianisme ancien avec les « pensées mauvaises » des Pères du désert, avant d’être simplifiée par Jean Cassien et fixée sous sa forme actuelle par Grégoire le Grand. Aujourd’hui, la passion est comprise comme un état affectif naturel, alors que le péché désigne une faute morale volontaire. Les passions relèvent désormais surtout de la philosophie et des sciences humaines, tandis que le péché demeure une notion théologique.
Dans cette perspective, la psychanalyse lacanienne se situe du côté des passions : elle s’intéresse aux forces qui structurent le sujet — amour, haine, ignorance — sans les juger moralement. Lacan déplace ainsi la question hors du registre de la faute et propose une relecture du « péché » comme faute subjective, ouvrant à une interprétation renouvelée de certaines figures classiques — tristesse, envie, paresse, ignorance ou encore transgression — non plus comme fautes religieuses, mais comme modalités de rapport du sujet à son désir. Lacan a démontré que le vrai « péché » n’est pas moral au sens religieux mais structurel. Il s’agirait de reprendre les péchés classiques et d’en interpréter d’autres dans l’enseignement et les écrits de Lacan. Dans une lecture lacanienne, on voit apparaître des notions proches : la tristesse, l’envie, la canaillerie, la paresse, l’ignorance (crasse), la manie, la transgression (luxure) et l’avarice.
Le « péché » lacanien est moins une faute morale qu’une défaillance dans le rapport au langage, au désir et à l’inconscient ; il désigne des formes de désertion subjective, où le sujet évite la confrontation avec son désir et avec la vérité inscrite dans le langage. L’éthique lacanienne est donc exigeante : elle ne demande pas d’être vertueux, mais d’être responsable de ce que l’on dit — et de ce que l’on désire. La psychanalyse ne condamne pas les passions ; elle interroge leur statut dans le discours du sujet. Le « péché » lacanien est toujours lié à une défaillance dans le « bien dire », c’est-à-dire dans la capacité du sujet à assumer ce qui le détermine.
Selon cette perspective, la psychanalyse ne relève ni de la spiritualité ni de l’initiation religieuse. Lacan met en garde contre la tentation de transformer l’analyse en aveu de faute, ce qui la rapprocherait de la confession et de la logique du péché. La pratique analytique doit ainsi se distinguer des démarches ascétiques, mystiques ou des trouvailles de mystagogues.
Placées sous le signe du baroque, car, comme le disait Baltasar Gracián, « le plus court est deux fois meilleur », les soirées consacrées aux « péchés » lacaniens proposeront de courtes interventions pour explorer chacun d’entre eux. Elles mettront en évidence la singularité du discours analytique, qui s’écarte des idéaux de maîtrise et d’ordre en accordant une place au manque, au paradoxe et à l’équivoque. C’est en cela que la psychanalyse peut être dite profondément baroque.
Armando COTE