Mensuel 100 – Novembre 2015

Billet de la rédaction

Ce numéro n’est pas un numéro comme les autres.

Il marque une date anniversaire, celle du centième numéro depuis la création du Mensuel sous sa forme actuelle.

Entre 1998 et 2004, le Mensuel a progressivement évolué dans sa forme et dans son contenu. Lorsqu’il n’était pas encore une publication à part entière, mais plutôt une lettre d’information, aux annonces des différentes activités sont venus s’ajouter des textes théoriques de plus en plus nombreux.

Le premier numéro, en tant que bulletin, rassemblant exclusivement et de façon plus étendue les contributions de travail des collègues partout en France, est paru en novembre 2004 grâce à l’initiative du président en fonction Luis Izcovich et le soutien du conseil d’orientation. Depuis, sa forme n’a pas changé. Elle a été immédiatement très bien accueillie par nos collègues, qui pour beaucoup n’ont pas voulu renoncer au format papier lorsque les évolutions de la technique ont permis d’introduire une version électronique.

L’idée du Mensuel sous sa forme actuelle était de séparer la partie information de la partie textes pour donner une véritable fonction épistémique aux publications de notre École. J’ai eu la chance alors de faire partie du bureau en tant que secrétaire et de relever le défi d’ajouter aux tâches organisationnelles la rédaction du Mensuel, devenant ainsi la première responsable de cette publication, ce qui fut à l’époque une aventure passionnante. Depuis, le Mensuel a suivi sa route constituant une activité à part entière, la charge de travail que représente la rédaction justifiant largement de le séparer des autres fonctions.

Depuis le début, le Mensuel a eu pour vocation de favoriser une élaboration collective dans notre École. Le pari a été tenu d’obtenir les contributions du plus grand nombre de ses membres. Au fil des années, des

innovations, de nouvelles contributions sont apparues, par exemple nous avons eu le plaisir de lire régulièrement les chroniques de Claude Léger.

 

Pour tous les collègues, le Mensuel a aussi rempli sa fonction d’outil de travail que nous consultons pour nos recherches ; un thésaurus sera bientôt disponible sur le site de l’École.

Le Mensuel se présente comme un bulletin et non comme une revue, même si au fil du temps son contenu s’est diversifié et étoffé. Le Mensuel est un vecteur essentiel pour soutenir et développer les liens dans notre École. Nous nous lisons, nous nous écoutons mutuellement. Chacun peut y découvrir les travaux de ses collègues dans toutes les régions de France et une orientation théorique s’élabore à laquelle l’ensemble de la communauté contribue.

Quand je parcours d’anciens numéros je retrouve des temps forts dans les élaborations de notre École, ses avancées, des textes de certains de nos collègues qui aujourd’hui ne sont plus, des références précieuses pour progresser dans mon travail.

Dans les coulisses de la publication se trouve une personne, Isabelle Calas, sans qui le Mensuel n’aurait pas la qualité qu’on lui connaît. Depuis le tout premier numéro, depuis sa création, elle assure les corrections et la mise en pages du Mensuel. Attentive, rigoureuse, elle a eu à dialoguer avec les rédacteurs et les équipes de rédaction qui se sont succédé. Elle a permis qu’il y ait cette continuité qui donne au Mensuel toute sa cohérence.

Ce numéro n’est pas un numéro comme les autres.

Il est entièrement consacré à un thème qui nous est cher : « Le psychanalyste dans le monde d’aujourd’hui », qui est aussi le thème cette année de notre congrès annuel. Le psychanalyste dans sa pratique est confronté au rapport de chaque sujet avec le malaise dans la civilisation. Comment la psychanalyse répond-elle aux questions que ce malaise soulève ? On lira dans ce numéro, en guise de préparation à ces journées, les contributions des membres de la commission scientifique et aussi de collègues de Grèce, de Belgique, de Pologne, de Roumanie.

On trouvera aussi dans ce numéro un thésaurus des références au Malaise dans la civilisation chez Lacan établi par les membres de la commission scientifique.

Ce numéro n’est pas un numéro comme les autres.

Pour l’ouverture de ce numéro, je voudrais vous proposer une petite note d’humour, humour noir mais si représentatif du malaise dans la civilisation, malaise qui traverse les époques.

Le texte qui va suivre a été écrit par James Joyce, oui, le James Joyce que nous connaissons, si important pour les psychanalystes lacaniens 1, mais dans un style tout à fait inédit pour nous. Le nom de Joyce est mis en abyme, il concerne des hommes qui portent le même nom que celui de l’auteur et qui vivaient dans une région voisine de là où il habitait.

Cette petite nouvelle, dont je vous livre quelques extraits, s’intitule « La pendaison de Myles Joyce ».

« […] Voici les faits. Un homme du nom de Joyce, sa femme et trois de leurs quatre enfants avaient été assassinés dans le comté de Galway par un groupe d’hommes qui pensaient qu’ils étaient des mouchards. Quatre ou cinq hommes de la ville, appartenant tous à l’ancienne tribu des Joyce, furent arrêtés pour ce crime et comparurent devant le tribunal.

Le plus âgé d’entre eux, un homme de soixante-dix ans qui s’appelait Myles Joyce, était le suspect principal. Cependant, à l’époque, tout le monde pensait qu’il était innocent, et il est aujourd’hui considéré comme un martyr. Ni le vieillard ni aucun des autres accusés ne parlaient anglais. Le tribunal dut faire appel aux services d’un interprète pour entendre leurs témoignages. L’interrogatoire, par le truchement de l’interprète, fut tantôt comique, tantôt tragique.

[…] À un moment, le magistrat dit à l’interprète : “Demandez à l’accusé s’il a vu la dame ce soir-là.”

La question fut posée au vieillard en irlandais et il se lança dans une explication compliquée, gesticulant, interpellant les autres accusés et invoquant les cieux. Puis il se calma, épuisé par ses efforts.

Alors l’interprète se tourna vers le magistrat et dit : “Il dit, ’Non, votre Honneur’.”

“Demandez-lui s’il était dans le voisinage à l’heure dite”, poursuivit le magistrat.

Le vieillard recommença à parler, à se justifier, à crier, presque hors de lui faute de pouvoir comprendre et se faire comprendre, sanglotant de colère et de terreur. Puis, une fois de plus il se réfugia dans le silence.

Et une fois de plus l’interprète dit : “Il dit, ’Non, votre Honneur‘.” »

Lorsque l’interrogatoire fut terminé, le tribunal déclara prouvée la culpabilité du pauvre vieillard. Le jugement fut confié à une instance supérieure, qui les condamna, lui et deux autres, à être pendus […] 2. »

Cette histoire s’est passée non loin de là où vivait la famille de Joyce l’année de sa naissance. Il en a fait le récit vingt-cinq ans plus tard dans un article publié dans un journal italien pour évoquer la situation politique de l’Irlande par rapport à l’Angleterre. Un passage de Finnegans Wake, qui décrit, à son procès, le personnage de Festy King, semble avoir été inspiré de ce récit.

Cette petite histoire tragi-comique, dans la manière dont Joyce la relate, est évocatrice de ce que l’homme, cet animal parlant, peut provoquer selon la façon dont il utilise le langage et de ce que l’on peut rencontrer comme contradictions dans un monde toujours plus absurde.

Dans un monde où on ne s’entend pas, où on ne s’écoute pas, où exclusion, racisme, ségrégation sont les signes du malaise dans la civilisation, quel peut être le rôle de la psychanalyse ?

Trouvera-t-on des réponses au cours de ces journées de novembre ?

Patricia Dahan

Sommaire

Pdf du Mensuel

Billet de la rédaction

Le psychanalyste dans le monde d’aujourd’hui – De la commission scientifique des journées
Elisabete Thamer, Une école de psychanalyse : un lieu de refuge et une base d’opération contre le malaise dans la civilisation ?
Jean-Michel Arzur, Quelques interrogations sur le malaise dans les institutions
Jean-Jacques Gorog, Lire le Malaise
Dominique Marin, Cyberpsychanalyse
Bernard Nominé, à propos du mal(aise) dans le monde d’aujourd’hui
Colette Soler, Freud notre modèle
Anastasia Tzavidopoulou, Le psychanalyste et la masse « Ce qui fut commencé par le père s’achève par la masse »

De forums de la zone francophone
Anne-Marie Devaux, Passion légiférante ou sinthome ? (Forum du Champ lacanien F4 – Belgique)
Zehra Eryoruk, La voie c’est la voix (Forum du Brabant – Belgique)
– Panos Seretis, Instantanés cliniques d’une crise économique (Forum psychanalytique du Champ lacanien d’Athènes – Grèce)
Anatol Magdziarz, Aux fours de l’histoire. La Pologne et la question psychanalytique (Forum polonais du Champ lacanien – Pologne)
Virgil Ciomos, La « crise oedipienne » roumaine et ses suites (Forum du Champ lacanien – Roumanie)

Thésaurus
Commission scientifique des journées 2015, Les références au Malaise dans la civilisation chez Lacan

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