Mensuel 027 - Octobre 2007

Introduction

Par Patricia Dahan

Depuis plusieurs mois déjà les membres de l’EPFCL préparent à partir d’articles et d’interventions les journées nationales de notre Ecole. Ces journées auront lieu au mois de décembre et le thème sera « L’identité en question dans la psychanalyse ».
Le Mensuel avec ce premier numéro de la rentrée est au cœur du sujet en réunissant des textes issus de ce travail préparatoire, textes qui abordent la question de lalangue et de l’identité.

Rappelons que le néologisme de lalangue, a été introduit par Lacan vers la fin de son enseignement, dans les années 70 pour montrer que l’enfant est imprégné de la langue dans laquelle il baigne à sa naissance. Il s’agit d’une langue que le petit enfant n’apprend pas, qui lui est transmise par sa mère ou les personnes qui lui ont donné ses premiers soins et il en porte l’empreinte de façon singulière. Ce premier rapport à la langue est lié à la jouissance plutôt qu’au sens, ce n’est pas une langue de la communication mais une langue des affects.
Dans son livre L’amour de la langue Jean Claude Milner décrit la langue comme faite de strates : le son, le sens, l’écriture. Avant le langage il y a lalangue où son et sens sont confondus. Et il précise que ce n’est pas par le sens mais par l’équivoque des mots dans le langage que l’on peut retrouver la nature de cette lalangue.

Pourquoi lalangue concerne-t-elle notre thème sur l’identité ? Peut-être parce que le travail de l’analyse permet à la lalangue du sujet de percer à travers toutes les strates de son identité sociale ?
A la question de Colette Soler dans l’argument de présentation de ces journées sur « ce qui pourrait valoir comme ADN analytique », la lalangue serait-elle alors une piste de réponse ?
On pourrait en faire l’hypothèse car, de ce rapport spécifique à la langue entendue dès les premiers moments de la vie, et de l’accès à l’identité propre du sujet que permet lalangue, nous avons des témoignages. Ces témoignages nous sont donnés par nos analysants d’une part mais aussi par la littérature ou le cinéma.

Dans la cure analytique l’expérience a montré que c’est dans la lalangue du sujet que le symptôme se constitue, et comme le suggère S. Habib dans le texte que vous lirez dans ce recueil on pourrait définir la cure analytique comme « hospitalité inconditionnelle, accueil inconditionnel de lalangue ». Un retour à la lalanguedu sujet est en effet un moyen d’accéder à l’inconscient. Dans le déroulement de l’analyse, l’analysant laisse tomber les revendications identitaires qui jusque là faisaient sens pour lui. Il en vient à accéder à ce qui dans sa propre histoire s’est mis en place, à la façon singulière dont pour lui la langue a été parlée et entendue dans sa toute petite enfance, à ses premiers rapports de jouissance avec la langue, ce nouage de la jouissance qu’évoque C. Guévara dans son texte, et qui représentent le terreau dans lequel pour le sujet s’est constitué son symptôme.

Mais outre l’expérience psychanalytique, certains témoignages nous enseignent de façon exemplaire sur ce qui s’exprime de l’identité spécifique du sujet à travers son rapport à la langue. Je choisis aujourd’hui de vous parler du film d’une réalisatrice Israélienne Nurit Aviv qui a interviewé des philosophes, des poètes, des chanteurs des écrivains qui ont pour point commun d’avoir connu une rupture avec la langue de leur enfance et d’avoir à faire avec la langue dans leur métier, dans leur pratique quotidienne. Ce film intitulé D’une langue à l’autre a su montrer ce qui est l’élément essentiel de la définition de lalangue, c’est-à-dire la jouissance exprimée par chacun des interviewés lorsqu’il parle de ses rencontres avec les sonorités de sa langue maternelle. Les personnes interviewées témoignent de leur rapport avec leur langue maternelle, qu’ils la cultivent, qu’ils la rejettent, qu’ils en soient fiers ou qu’ils en aient honte, tous décrivent un lien indestructible avec cette langue. J’en extrais de courts exemples, celui d’Aaron Appelfeld qui dit que celui qui vit séparé de sa langue maternelle est infirme (langue maternelle est à entendre comme langue des affects, langue entendue dans l’environnement intime de l’enfant et non comme langue nationale). Le mot infirme indique bien ce qu’il y a d’essentiel pour le sujet dans ce rapport à ce que Lacan a désigné sous le terme de lalangue.
Il y a aussi ce poète d’origine Russe qui dit avoir volontairement oublié, écrasé sa langue maternelle, le russe, pour pouvoir exprimer sa poésie dans une autre langue, l’Hébreu qui est la langue du pays où il réside maintenant ; ce poète manifestait sa surprise d’avoir récemment remarqué que ses poèmes étaient imprégnés du rythme et des sonorités de la langue russe. Ainsi cette langue maternelle qu’il imaginait avoir effacée ré-émergeait sous une forme inattendue. Ou encore ce rabbin Français installé en Israël dont l’accent résolument français crève l’écran. Il dit avoir choisi de s’installer en Israël mais dans l’interview son attachement à la langue française et à la culture française, même si l’identité française n’est pas ce qu’il revendique, est flagrant. Ainsi à travers ces exemples, ce film montre bien comment par delà l’identité sociale, les index sociaux, la lalangue révèle - parfois à leur insu - aux personnes interviewées leur identité propre.

Les textes que vous lirez dans ce numéro examinent de façon diverse un abord clinique de la langue et de l’identité :
Stéphane Habib revisite le principe d’identité d’Aristote avec le regard du psychanalyste pour montrer le « caractère fantasmatique et même fantomatique de l’identité ». Carlos Guévara commente une phrase extraite de « La Troisième » de Lacan à propos du lien de lalangue au réel et à la jouissance pour observer comment lalangue opère pour le parlêtre au niveau de la distribution des jouissances. Marie Christine Hut interroge par le biais de la psychanalyse la façon dont l’école diagnostique l’échec scolaire. Thierry un jeune névrosé peut construire un symptôme analytique à la place du symptôme scolaire par lequel il était jusque là identifié, tandis que pour Estelle, une enfant psychotique c’est « l’identification délirante qui vient à la place de la question sur l’être ».

L’abord clinique de la langue et de l’identité dans la psychose est largement développé à partir du cas de Louis Wolfson grâce aux contributions de Josée Mattei et de Françoise Josselin. Josée Mattei montre que le diagnostic de schizophrénie est en quelque sorte pour Wolfson son identité et elle décrit les manœuvres de Wolfson pour se protéger de sa langue maternelle en faisant l’hypothèse que « cette langue est persécutrice tant elle est chargée de jouissance ». Wolfson procède aussi à une réforme orthographique qui est « une aseptisation, assèchement de lalangue, ce qui veut dire lui ôter sa dimension de jouissance. Il s’agit de tenter un capitonnage afin de cesser d’en être possédé. » Françoise Josselin insiste aussi sur le caractère intrusif de la langue maternelle pour le sujet autiste ou psychotique. En s’appuyant sur les travaux de Rosine et Robert Lefort, elle nous fait saisir l’importance du rapport de l’objet voix et du signifiant qui marque le rapport de la parole à l’être dans la jouissance du tout petit enfant quand il entend son babil. L’absence de ce premier rapport, le bébé qui ne jouit pas de son gazouillement marque le signe de la psychose et rend la parole de l’Autre intrusive. Claire Harmand insiste sur l’examen des troubles du langage dans le diagnostic de psychose et décrit comment pour le schizophrène le langage est réel.

Marie Josée Latour nous fait part de l’expérience originale proposée par Olivier Roller qui publie les portraits et les textes de 31 écrivains et qui à sa façon s’intéresse à l’identité. Surgit alors la question de la ressemblance avec son portrait « et la photographie devient l’expérience où peut " se dissiper toute l’affectation d’être soi même" ». Enfin nous avons le plaisir de retrouver dans ce numéro la traditionnelle chronique de Claude Léger.

Sommaire

L’identité en question dans la psychanalyse. Après-midi du pôle 14 : Abord clinique des rapports entre la langue et l’identité 
Stéphane Habib : Lalangue (est ce qui) dit : il n’y a d’identité qu’un fantasme.
Françoise Josselin : Clinique de la langue maternelle
Marie-Christine Hut : Les troubles spécifiques du langage : que nous apprennent-ils ?

Travaux des cartels
À Paris : La langue et le réel 
Carlos Guevara : « Lalangue qui, cette jouissance, la civilise si j’ose dire » ?
Josée Mattei : La langue de Wolfson
Claire Harmand : Troubles du langage dans la schizophrénie, « le signifiant dans le réel »

Chroniques
Regards
Marie-Josée Latour : Le photeuil et la fauto
Des nouvelles de l’« immonde », n° 7
Claude Léger : De la comorbidité