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Les réalités sexuelles et l’inconscient - Argument

Encore !
Tout n’a-t-il pas été dit encore sur la sexualité et son importance dans la vie de l’être humain ? Une place qui lui est reconnue de toujours, ne serait-ce que parce qu’elle est loin de se limiter à la fonction de reproduction.

Qui peut encore aujourd’hui ignorer qu’un Viennois né en 1856 et qui a inventé la psychanalyse, a étendu son empire jusque dans l’inconscient, y incluant l’infantile et le non génital ?

Certes, qu’il ait avancé dans son ouvrage de 1929, Le malaise dans la civilisation, que quelque chose lui paraissait irrémédiablement barré dans l’accès à une satisfaction sexuelle pleine et entière est moins connu, ou plus volontiers évacué par un renvoi aux coordonnées sociales de son époque, nécessairement répressives.

W. Reich avec sa fonction de l’orgasme publié dès 1927, A. Kinsley avec son Rapport de 1948, S. de Beauvoir avec Le deuxième sexe de 1949, la littérature avec la redécouverte de Sade, Bataille, le développement des magazines et du cinéma, auraient contribué à une approche enfin déculpabilisée voire ludique du sexe.

Pourquoi alors dans les années 70, en pleine révolution sexuelle, un psychanalyste parisien proférait-il à son séminaire et que la femme n’existe pas et qu’il n’y a pas de rapport sexuel ?

S’agissait-il d’une reprise pure est simple, sous forme de slogan destiné à frapper, de l’élaboration freudienne sur la prévalence du phallus dans l’identification sexuée aussi bien que dans la relation au partenaire, et cela quel qu’en soit le sexe ?

Ces propos ne sont certainement pas une réfutation de Freud. Mais ils ne se limitent pas à le répéter : par ces formules Lacan résumait des années d’élaboration sur la relation première du sujet parlant à son objet ; un objet primordial et perdu, sans représentation, mais au cœur de la relation du sujet à son corps et à celui de l’autre ; une relation appareillée par le langage qui est en même temps au départ de la « dénaturation » de l’animal humain.

Pas plus d’instinct sexuel donc que d’instinct tout court pour le « parlêtre », mais des fonctions corporelles prises d’emblée dans la relation à l’Autre, avec ce que cette dernière a de surdéterminé, de contraint, de répétitif, bref d’inconscient. Comme toutes les autres fonctions du corps, la sexualité ne peut ainsi en aucun cas se limiter à une fonction physiologique, voire à la satisfaction d’un besoin.

Le plaisir lui-même n’est pas nécessairement au rendez-vous comme le démontrent d’abondance tous les dysfonctionnements de la sexualité pour les deux sexes.

On ne le sait que trop : un désir passionné peut se solder par un fiasco, une satisfaction torride mais clandestine s’éteindre dès son officialisation pourtant revendiquée, une efficience de l’organe garantie par l’appoint pharmacologique s’accompagner d’un désintérêt simultané pour la chose... Les exemples abondent qui démontrent que le « champ clos de la sexualité » est appelé à faire signe d’autre chose.

Mais comme ce n’est pas là ce qui suffit à la distinguer des autres mises en jeu des fonctions du corps, il faut préciser ce qui la spécifie : la mise en jeu d’un organe qui est celui de la jouissance et dont la possession ou l’absence répartit les sexes. Le régime de l’inconscient est celui du phallus, quel que soit le sexe du sujet.

Après ce qu’a avancé Freud, Lacan développe l’opposition entre le réel de la différence des sexes et le fait que rien dans l’inconscient ne permet au sujet de se reconnaître comme homme ou comme femme. Cette reconnaissance est en effet une affaire d’identification, où la culture, voire la mode, tiennent une place essentielle. Il y ajoute une impossibilité à inscrire le réel de l’Autre sexe, dit féminin, qui ne va pourtant pas sans une jouissance spécifique.

Pas de rapport sexuel donc, les hommes et les femmes ne sont pas complémentaires et leur rencontre ne fait pas un. C’est là où Lacan se distingue de la théorie freudienne de l’éros comme unifiant.

La relation sexuelle est ainsi le lieu privilégié où la question de l’Un, qui surmonterait la castration, se pose avec le plus d’acuité, mais certainement pas le lieu de sa réponse ; échec de cette réponse plutôt.

L’aspiration à l’Un, effet de la castration qui en sépare irrémédiablement le sujet, est le lot de tout « parlêtre », quelle que soit sa structure clinique, névrose, psychose et perversion.

Il faudra donc interroger le lien entre ces structures et les modalités de mise en fonction de cette aspiration dans l’organisation des réalités sexuelles de chacun.

De même, si la forme que prennent ces réalités est fonction de ce que le discours propose comme modèle, nous devrons interroger les effets des changements du discours de notre époque sur le sexe, qu’il s’agisse de libération, de banalisation, de généralisation ou de « marchandisation ».

La réalité sexuelle, devenue partie intégrante du « droit à la jouissance », facteur obligé du bien-être, objet de consommation avec ses services-qualité, ses médiateurs et ses associations de défense des minorités, est-elle encore le biais par lequel le sujet pose la question de son être, ou alors l’évolution contemporaine des discours sur les pratiques sexuelles participe-t-elle de l’étouffement de cette question ?

Inversement, la psychanalyse, avec le transfert, peut-elle encore se dire « la mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient » quand cette réalité, la castration, le discours du consumérisme sexuel prétend l’annuler ? Certainement, mais assurément pas comme avant. Reste à préciser comment, et à quel prix.

Marc Strauss

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